lundi 30 avril 2018

Des prisonniers Allemands dans le Gâtinais (5)


Le camp des Groues Orléans

Depuis le début de l’année 1915, des interventions se succèdent dans les chambres parlementaires et dans les assemblées territoriales visant à exploiter la force de travail dormante dans les camps de prisonniers. Compte tenu des accords de la Haye , les belligérants peuvent faire travailler leurs prisonniers à des tâches qui normalement ne doivent pas concourir à l’effort de guerre. Si les travaux agricoles paraissent à première vue assez loin de cela, que dire de l’emploi par l’ONF à la coupe des bois qui serviront au chauffage, certes, mais beaucoup à l’étaillage des tranchées.
Le siége de la 5e région militaire étant à Orléans, la ville va vite devenir un centre de tri des prisonniers de guerre qui viennent de l’Est ou du Nord. Pour faire face à cette exigence dès le début de 1915, on envisage de construire un camp à proximité de la gare des Aubrais, à l’extérieur de la ville ,
Cette zone au nord d’Orléans, au bord de la voie de chemin de fer doit son nom à une ancienne ferme, que l’on retrouve sur les plans du XIXe de la ville. Cette zone fut le premier aérodrome au début du XX avant que celui de Bricy ne soit mis en service. Si on en croit cette article du journal du Loiret il n’était pas d’excellente qualité (4e colonne Haut)


Création

Au printemps 1915, on érige des baraquements de Type Adrian et des tentes.
Le commandant du camp est nommé un lieutenant de la territoriale : le lt*colonel Joubert.
Dans son édition du 15/07/1915, le journal du Loiret annonce l’arrivée des 200 premiers prisonniers en provenance de Coétquidan. 120 seront débarqués aux Murlins, (Station d’approvisionnement) puis à pied et sous bonne escorte rejoignent les Groues. L’accueil de la population n’est pas sans animosité , le commandant de la place se fend le jour même d’un communiqué invitant celle-ci :
- « à se tenir à une distance raisonnable de la clôture et à ne pas se laisser aller à une attitude agressive..

Rôle

Au cours des 4 années qui vont suivre, si son rôle de dépôt est bien clair avec des chantiers ou détachements dans le département le tri des prisonniers en fonction de leur grade mais aussi de leur nationalité avec un regard un peu particulier pour les alsaciens lorrains.
Les officiers ne sont pas mélangés à la troupe, on l’a vu, et surtout, ils ne peuvent être soumis au travail, contrairement aux hommes de troupes.
Le problème des alsaciens lorrains, 20 000 en France, est plus complexe, il faut leur proposer de reprendre les armes de notre coté grâce une procédure un peu particulière qui les fait transiter dans la légion étrangère, la nationalité française était accordée aux Alsaciens et Lorrains acceptant de s’engager dans l’armée française. pour les affecter sur des fronts en Orient, Salonique, ou dans la marine afin de leur éviter les fronts de l’ouest. Ceux qui passeront à Orléans seront dirigé vers Le Puy , ensuite vers les 3 Camps qui leur sont réservés : Lourdes, Monistrol-sur-Loire, St Rambert-sur loire.
Camp pivot, les Groues sont aussi un camp dépôt avec des annexes ou chantiers qui en dépendent. Un document de source allemande (1918) cartographie ses annexes qui sont autant de chantiers; Il nous est difficile de savoir le nombre de prisonnier affecté pour chaque chantier. On en recense 17 qui sont plutôt positionné à l’ouest du département allant de Pithiviers( La sucrerie), à Sully sur Loire a l’est
C’est sur la pression des agriculteurs de Pithiviers, bien représente au Sénat, qu’un premiers contingents de 200 prisonniers est alloué au département du Loiret avec la création d’un dépôt (JDL du 15/06/1915). le problème, contenu du manque crucial de main d’œuvre partout, des modalités de garde pas moins de 20 prisonniers, affectation aux collectivité territoriales, les satisfaits seront peu nombreux !
Exemple, au mois de décembre, un détachement (50 hommes) sera affecté à la coupe des bois en forêt d’Orléans, il va cantonner au village des Bordes.
Autre exemple, cette fois on trouve dans le rapport d’activité du directeur de l’asile d’ aliéné  (‘Conseil général d’août 1916, Gallica):
« Nous avons pu mettre en œuvre des travaux qu'il nous eût été impossible d'entreprendre avec la main-d’œuvre hospitalière. A la porcherie, notamment, un hangar immense qui servait jadis au dépôt des vidanges militaires, et qui contenait intérieurement d'énormes cuves en ciment, a été complètement démoli par les prisonniers. De ce hangar, nous en avons fait deux qui ont été édifiés ….»

Plaque tournante

Un document précieux, (archives municipales Orléans), basés sur les Rapports de police municipale (16 septembre 1916-12 novembre 1918), liste, entre autres, les mouvements de prisonniers allemands à partir de la place. Nous en avons extraits tous les mouvement de prisonniers, en entrée, en sortie, en transit avec les provenance et les destinations , pour en faire un tableau et 3 cartes. Le relevé des données ne commence qu’au mois septembre 1916, il nous manque une année et demie pour avoir un panorama complet.(extrait ci dessus)
Dans ce document , nous avons relevé les lignes qui traitent d’une entrée , d’une sortie, d’un transit, souvent un mixte. Pour chaque type de mouvement on établit une ligne, le nombre de prisonniers, la provenance, la destination pour aboutir au tableau ci contre.
Pas loin de 30 000 prisonniers sont passés par Orléans dont 27 726 ont séjourné au moins une nuit aux Groues.
Les 3 cartes ci dessous illustrent ce propos.

Sur la carte des entrées, on remarque une origine extra métropolitaine, du Maroc : trois arrivées dans le mois d’octobre (197 ), la grande majorité en provenance des champs de bataille. de l’Aisne et de champagne.

Sur celle des sorties , une destination est un peu particulière puisqu’elle concerne les prisonniers qui sont rapatriés. 2 fois en 1917, (223 puis 305) et encore deux fois en avril 1918 (95 au titre de l’échange,puis 40 blessés)

Enfin une destination plus particulière, 8 seront conduits à la prison militaire pour « délits militaire sur le front » le 2 octobre 1917.
Plus de 11 530 prisonniers transiront par Orléans durant les 3 années de relevé, dont 7230 en 1918, 2813 pour les 4 mois de 1916 et seulement 1400 pour l’année 1917.
Pour plus de la moitié, pas de provenance connue. Les 2/3 des prisonniers dont on connaît la provenance viennent du front.

Ils seront redistribués dans presque toute les régions de France, à l’exception du grand quart nord est, si dans la régions de Dijon il y a des camps, la place d’Orléans n’y fera pas d envois

Les relations Orléans - les Groues – Montargis


En janvier, février 1917 260 allemands dont 50 en provenance de Coëtquidan seront dirigés sur Montargis, nous en reparlerons.
180 quittent Montargis pour le Mans le 11 novembre 1918.
2236 iront du camp des Groues vers Montargis dont 160 sur 1916, 506 en 1917 et 1570 en 1918 dont plus de 800 dans le dernier mois avant l’armistice.
A l’inverse le flux Montargis les Groues est 4 fois plus faible : 568 gefreiters feront ce transit.

A travers ces chiffres on constate que les prisonniers de guerre sont une variable d’ajustement de la grande difficulté dans laquelle se trouve la main d’œuvre. On déplace des contingents pour faire les vendanges, les moissons.

Tranches de Vie

Pour évoquer la vie au jour le jour du camp de Groues, le journal du Loiret et les documents iconographiques que nous avons pu récolter ça et là, serons mis à contribution. Le journal grâce à sa date de parution nous permet une chronologie assez fine des événements contrairement aux documents iconographique qui sont rarement datés précisément.
Une des activités principales de la journée est bien sur la préparation du repas et sa consommation, sous l’œil avisé du feldwebel de service.
Le premier encart concernant la vie des prisonnier est mentionné dans le programme du cinéma Apollon le 15 avril 1915 pour ses séances du week end , où en première partie, avec d ‘autre documentaire, on annonce « la vie des prisonniers allemands film pris sous le contrôle du ministère de la Guerre ».
Le 28 avril 1916, on relate le procès du Sergent Berton, en charge du détachement du Château de Chambord. Devant le conseil de guerre de la 5e région il doit répondre de 4 évasions, de fraternisation, et d’avoir fait pénétrer des personnes étrangère à l’intérieur du camp. Il risque gros d’avoir enfreint les règlements, pour une « petite fête organisée le soir de la Noël 1915 ! » il sera blanchi pour les évasions, mais pas pour le reste. Comme quoi , il y avait des gardiens compatissant à la limite du laxisme.
L’été 16 bien en place, par groupe de 10;20;30 ;50 le camp fournit des travailleurs agricoles pour les moissons, très appréciés par les agriculteurs,-JDL du 5/8/1916
le 11 mars 1917, l’emploi de cantinière du camp est vacant, on recrute donc. « l’emploi est réservé aux veuves ou mères de militaires tués à l’ennemi, ou décédés des suites de blessures, ainsi qu’aux mutilés revenus du front. » deux ans plus tard en juin 1919 la place sera de nouveau vacante, le camp à encore 6 mois de fonctionnement avant la fermeture.
En 1917 les restrictions commencent à se faire sentir, la population est vigilante à ce que les prisonniers « Boches » soient traités sans faveur et dans une stricte réciprocité avec les prisonniers français en Allemagne. Les restrictions sur le sucre, le pain et la viande vont s’appliquer sans vergogne.
Un petit fait va retenir notre attention :
Tout les jours dans cette année 1917, une centaine de prisonniers sont transportés par 4 camions du camp vers leur chantier de nivellement destiné à une usine de la rue d’Ambert.
« il y avait ainsi 4 navettes tout les jours et qui passaient fièrement le long du Mail Alexandre-Martin en se riant de la crise de l’essence et des circulaires de M. Violette.

Mais depuis deux jours tout a changé-est ce faute d’essence ou de justes réclamations ? Nous ne voulons pas approfondir.
Les prisonniers qui voyageaient en auto arpentent maintenant le trajet à pieds, et font de ce fait le trajet 4 fois par jour ». le midi retour au camp pour le repas, soit 4 heures de trajet . La journée est écourté d’autant.
« On pourrait, faire porter la soupe au chantier, un vieux carcan ferait l’affaire, il n’userait pas d’essence lui. Mais c’est trop parlé ; on nous prévient qu’il faut que ces messieurs mangent chaud. Alors... » (JDL 5/5/17).
En janvier 1919 une baraque va disparaître dans les flammes, les pompiers une fois arrivé ne constateront que les dégâts, les responsables du camp, voire les prisonniers auront attaqué le feu avant l’arrivée des secours.
Le camp va se vider dans l’été, un fort contingent, 1000 prisonniers, quitte les baraquements pour aller travailler dans les zones libérées pour commencer les travaux de déblaiement et de déminage. « Ils ont le sourire aux lèvres ». Ils pensent sans doute que leur rapatriement commence, ils vont vite déchanter !
Si le camp se vide de prisonniers, les lieux sont aussitôt affectés à de nouveaux résidents :
« Les chinois ont évacué ce matin les bâtiments qu’ils occupaient à la caserne Coligny. On va les installer au camp des Groues » JDL 7/7/1919.

Les Évasions

Tout prisonnier de guerre à le « devoir » de tenter s’évader à l’instar d’un certain capitaine de Gaulle qui le fit 5 fois.
Les tentatives sont signalées dans les journaux et bien sur le journal du Loiret ne déroge pas à ce devoir de prévenir la population en fournissant une brève description des fuyards. En règle générale les échappés sont repris dans la semaine, et les tentatives s’effectuent à partir du printemps et en été. 35 signalements en 1916 dont 2 a partir des Groues, 6 signalement en 17 dont 3 des Groues.
Exemples : le 20 août 1916
«  le prisonnier allemand Prell Adolphe,20 ans , cheveux et sourcils noirs, yeux noirs, front haut, nez fort, bouche grande, menton rond, visage ovale, taille 1m78 s’est évadé du détachement de st Pierre des Corps (Indre et Loire) »
le 26/10/1918 : Deux Boches capturé dans le parc de la fontaine à Oliviet.
« Le 25 octobre, vers 8 heures, Melle Baudu, fille du concierge du château de la fontaine, voyant passer sur une des pelouses du parc deux individus qui lui paraissait être des prisonniers boches, prévint son père ainsi qu’un brigadier du service automobile Qui manœuvrait aux alentours . Ceux-ci se mirent à la recherche des deux individus qui ne tardèrent pas à être découvert dans un massif d’arbre. A la vue d fuil que portait M. Baudu, les deux prisonniers levèrent les bras en l’air ; puis à l’aide de deux soldats automobilistes qui l’accompagnait les remit au brigadier. Celui-ci les fit monter en automobile et les conduisit au camp de Groues d’où ils s’étaient évadés sous prétexte, paraît il d’une nourriture insuffisante. »
On pourrait presque broder une romance entre la fille du concierge et le brigadier automobiliste... C’est la dernière tentative d‘évasion que j’ai retrouvé dans la presse du loiret.

La Fermeture

Durant toute l’année 1919, compte tenu de la pression du gouvernement français qui se sert du volant des prisonnier pour faire plier les négociateurs allemands à ses vues, le camp va perdurer. Deux événements toutefois permettent d’en entrevoir la fin :
- le 8 février 1920, La visite d’une délégation allemande 3 prêtres catholique et trois pasteurs protestants vont venir pour constater l’état de santé des prisonniers et préparer leur retour, à la charge entière du gouvernement allemand
- le 5 août 1920 la chefferie du génie du la 5e région met en vente les baraques du camp des Groues, ceci signe de ce fait la fin du camp.

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